« Comment les grimpe-hauts font-ils pour ne jamais redescendre bien bas ? »

Des grimpe-hauts qui jamais ne redescendent bien bas ? Voilà assurément qui est louche. Se pourrait-il qu’il y ait un loup quelque part ? Comprenez l’affaire étant suspecte nous devons en rechercher les causes, afin de répondre complètement à la question existentielle que d’aucuns se posent : est-ce possible qu’une telle chose existe ?    

Pour élucider cet étonnant mystère, l’enquête se doit d’être scrupuleuse, car il ne faut laisser aucun détail de côté.  Fort heureusement, nous nous appuierons sur les techniques d’investigation criminelles, universellement reconnues… du commissaire Maigret, l’as des inspecteurs.

Commençons par établir les faits, en bon ordre et circonstanciés, qui plus est preuves à l’appui ; nous assistons sur le mot appui, car cela pourrait être la piste principale pour mener notre tâche à son terme.

Tout d’abord, il va de soi, qu’il convient -pour des exigences de sérieux qui nous caractérise comme chacun sait-, d’évacuer du dossier tout ragot à courte vue, qui telle une rumeur sans fondement circulerait d’un bosquet à l’autre, avec comme seul objectif nauséeux de nuire à la véracité scientifique !

Tenons-nous en aux faits, rien qu’aux faits, à commencer par ce qu’on nous en a rapporté !

Un bruit court en effet, que dans les bois, certains en tout état de cause, des exploits sportifs des plus invraisemblables se produisent à toute heure du jour jusqu’à la nuit tombée, à l’insu du promeneur du dimanche.

Et de quelle performance hors du commun parle-t-on, qu’il conviendrait de révéler au plus grand nombre ?

Eh bien, apprenez que dans de tels lieux arborés, de vieille chênaie ou de pessière de montagne, des grimpe-hauts escaladent les troncs sans que jamais on ne les voit redescendre bien bas !

« Incroyable n’est-ce pas ! »

« Mais comment un tel prodige est-il possible ? »

Ah je vous vois la curiosité titillée au plus haut point !

Tout d’abord, il faut apprécier à leur juste mesure l’équipement d’alpiniste chevronné dont sont pourvus nos experts accro-brancheurs. Pour cela nul baudrier, nul mousqueton ne sont nécessaires !

Figurez-vous que ces escogriffes ont pour ressort une queue rigide leur permettant de s’appuyer sans effort le long des branches sur lesquelles ils s’accrochent, tout en effectuant des petits sauts, à l’aide d’ongles particulièrement acérés.

Et ce n’est pas tout, ces risque-tout ont sur chacune de leurs deux pattes, 4 doigts particulièrement dextères.

« Quatre et quatre, mais ça fait huit : c’est monstrueux ! »

Certes, mais avouez qu’avec un tel équipement, les sommets à atteindre deviennent, pour ces cascadeurs sans casque, un jeu d’enfant !

Mais quel est leur mobile secret ? A quoi peut bien servir cet attirail d’insolent varappeur ?

Eh bien, sachez qu’ils passent le plus clair de leur temps à examiner minutieusement l’écorce des arbres, au moyen d’un bec recourbé, à la recherche de petits invertébrés (araignées, larves et chrysalides…) qui sont leur principal met de choix.

Pour cette raison, les grimpereaux, tel est leur vrai nom, sont comme les sittelles ou les pics des oiseaux dits corticoles (du mot grec cortex écorce).

D’ailleurs, ils font leur nid souvent sous les écorces, parfois aussi dans des trous, qu’ils ne forent pas eux-mêmes, se contentant de peu d’espace.

« Mais pourquoi ne les voit-t-on pas ? »

Sachez d’abord que ces cavernicoles, à l’allure voûtée, ont l’humeur confinée et sont d’un caractère farouche plutôt lunatique, du genre hésitant et méthodique tout à la fois : « j’y vais, j’n’y vais pas, j’y vais finalement, puis je m’en retourne, mais jamais par le même chemin ! »

Mais comme un certain nombre d’entre nous ayant quelques habitudes répréhensibles, on peut pister leurs maraudes grâce à leur propension à visiter toujours les mêmes endroits…

Cependant, ils passent quasi inaperçus en raison d’un plumage arborant une tonalité de couleur brune, particulièrement homochrome, et grâce à la discrétion de leur comportement plutôt solitaire.

Sauf quand ils rejoignent parfois d’autres espèces, comme les mésanges ou les roitelets et autres sittelles au gré de leur ronde hivernale.

De prime abord, ce grimpereau des jardins semble complètement se fondre sur son support crevassé.

(Enguirande Lot, en fin d’après-midi, le 17 12 2023)

 Mais comment les repère-t-on, alors ?

A dire vrai, pour détecter leurs couleurs cryptiques au cœur des frondaisons, il faudrait avoir les yeux de lynx que possède l’épervier, leur principal prédateur.

 Aussi, mieux vaut s’intéresser à leur voix charmante, ne ressemblant à nulle autre ! C’est d’ailleurs le seul critère fiable permettant de discerner à coup sûr les deux espèces de grimpereau en France, qui, à première vue se confondent comme deux frères jumeaux.

Mais rassurez-vous, la morale reste sauve ! En effet, les deux espèces ne s’hybrident jamais, enfin, c’est ce que l’on dit ; cela viendrait d’un passé lointain, quand les dernières glaciations n’avaient pas dit leur dernier mot. La froidure intense d’alors, s’installant durablement dans de vastes contrées, a déplacé des groupes d’individus d’une même espèce. Ce qui a eu pour effet de les séparer par la création de nouveaux taxons. Chacun d’entre eux s’adaptant à des milieux différents, où ils se sont sédentarisés. Tantôt en montagne, pour ce qui est du grimpereau des bois, tantôt en plaine pour son compère le grimpereau des jardins.

Seulement leur répartition ne s’est pas faite aussi strictement, et les deux, à des altitudes moyennes autour de 1000 mètres ont dû cohabiter.

Cette situation locative partagée a touché d’autres espèces, comme les roitelets par exemple, qui ont vécu très certainement une histoire semblable.

Quand deux espèces phylogénétiquement proches chevauchent une même zone géographique, on parle alors de sympatrie. Le grimpereau des bois serait des deux espèces la plus primitive…mais ni l’une ni l’autre ne sont descendus de l’arbre !

Qu’à cela ne tienne, la nature, faisant bien les choses, les a contraint à s’adapter à un biotope forestier très différent et donc à des essences spécifiques.

Cette disposition ingénieuse a eu pour heureuse conséquence d’éviter une concurrence alimentaire déloyale ! Et dans le cas de nos deux espèces, leur cohabitation s’est avérée plutôt sympathique ; le grimpereau des bois nanti d’ongles plus longs que son semblable s’est fait une spécialisation des hêtres et des conifères -en particulier leur strate supérieure, tandis que le grimpereau des jardins a investi les troncs fissurés essentiellement de feuillus. La principale adaptation morphologique pour ce dernier a été l’octroi d’un bec de quelques millimètres supplémentaires afin d’explorer minutieusement les interstices plus profonds des écorces, plus particulièrement celles des chênes.

Mais pour se retrouver plus sûrement dans la niche écologique communément occupée, les deux espèces de grimpereaux, en dépit de quelques similitudes sonores, ont adopté respectivement un chant qui leur est propre, leur permettant ainsi de s’identifier et donc de se reconnaître. Ce qui n’empêcherait pas le grimpereau des bois, le taquin, d’imiter à l’occasion son voisin.

Le chant du grimpereau des jardins (certhia brachydactyla « à doigts courts ») est une brève ritournelle rythmée, incisive même, constituée d’un nombre variable de motifs (en moyenne de 4 à 8 motifs) qui au plus fort de son expression sont répétés de nombreuses fois. On peut l’entendre dès février et jusqu’en mai – juin. En juillet, à l’instar de la plupart des chants de passereaux, il tend à se raréfier. Selon les régions d’où ils sont natifs, les grimpereaux, à l’instar de beaucoup d’espèces de passereaux, chantent différemment. On parle alors de chant dialectal : si la structure est la même, la forme des motifs varie. *

strophe chantée, dont la bande de fréquences se situe entre 4500 et 7500 hertz. Le Puech Cantal 12 05 2023
grimpereau des jardins, fauvette des jardins, merle noir, pinson des arbres Le Puech 12 05 2023 (sonagramme ci-dessous d’une des strophes composée de 8 motifs bien définis ayant une bande de fréquences comprises entre 4500 et 7000hz)

Ecoutons un autre extrait plus ancien :

strophe de grimpereau des jardins Le Puech Cantal le 07 08 2018

 Selon la distance où l’on se trouve, on ne perçoit pas le nombre exact des motifs formant la strophe pour la simple raison que certains d’entre eux, en particulier le dernier, bien qu’ils soient donnés énergiquement, sont liés entre eux.

Dans l’extrait ci-dessus, la ritournelle est émise sous la forme d’ un fragment, que l’oiseau reprend ensuite en le complétant. A l’oreille, on entend distinctement à vitesse réelle 6 motifs, mais en fait si l ‘on regarde attentivement le sonagramme correspondant, la ritournelle complète est formée de 7 motifs dont le dernier est comme dédoublé.

Le duolet du début, montant puis descendant sert d’incipit ; il est suivi d’une variation de celui-ci et d’un motif vibré plus que trillé concluant la strophe. Le tout dure à peine deux secondes.

Ralentissons désormais le même motif, nous entendons alors l’entièreté de la strophe.

En dehors de la période de chant, il est facile de repérer les grimpereaux grâce aux nombreux cris qu’ils scandent pour s’appeler et pour « se donner le mot ».

ambiance forestière avec cris de grimpereau des jardins au premier plan le Puech Cantal 26 04 2020 à 8h48 (sonagramme ci-dessous, fréquence principale au-dessus de 5000hz sans dépasser les 7000hz, cris appuyés, perçants, émis en série de motifs inégalement séparés.)

Photographié le matin du 21 février 2024 un grimpereau des jardins dans un bois de chênes (notamment d’Amérique) et de châtaigniers. Non loin du prestigieux village de Conques en Aveyron.

Le grimpereau des bois (certhia familiaris) occupe une aire géographique plus étendue que son semblable, étant inféodé aux forêts d’Europe de l’Est jusqu’à l’hémisphère boréal. En France, il est surtout présent dans les forêts mixtes de montagne, des Vosges, du Jura, du Massif central, de Corse aussi, dans les Alpes et les Pyrénées sans dépasser les 2000m d’altitude.

Apprenez encore que les voyageurs au long cours peuvent observer de par le monde les onze espèces que comprend la famille des certhiidés à laquelle appartiennent nos deux grimpereaux, eux-mêmes représentés par quelques sous-espèces asiatiques aussi bien qu’américaines.

Les grimpereaux ont en commun une ritournelle, une strophe récurrente aux caractéristiques propres, variant très peu.

A l’écoute, la voix des grimpereaux des bois semble plus mélodieuse, plus éloquente aussi, portée à l’idylle printanière !

Notons au passage, que les deux espèces sont monogames et paraît-il les partenaires fidèles, ce qui ne serait pas surprenant, car les grimpereaux ne courent pas tant que ça les bois !

grimpereaux des bois se répondant, série de ritournelles, ambiance forestière Bois de hêtres Molèdes Cantal 1350 m alt le 08 05 2023 à 7h11

Analysons le sonagramme d’une strophe de grimpereau des bois :

Ce qui saute aux yeux en même temps qu’aux oreilles, est la cohérence de sa structure, constituée de trois groupes de motifs bien distincts, oscillant dans une bande de fréquences plus étendue que celle du grimpereau des jardins, entre 3500 et 8000hz environ.

Le pic d’énergie se situant dans le deuxième groupe entre 4500 et 7000 hertz.

Le premier groupe est formé de trois trilles très brefs, crescendos, le dernier « en dedans », ressemblant à ce qu’on appelle en musique à un mordant ; le second groupe, la partie centrale, plus lâche, car formé de 5 motifs descendant, très prononcés, à l’exception du dernier qui signe le V de la victoire ; le final est une marche descendante de 8 motifs dont le dernier remontant à la fin comme dans le précédent groupe, conclut la cadence de belle manière.

Le tout s’enchaînant avec une délicatesse fluide. Le timbre est clair, chargé de partiels d’harmoniques dépassant les 20 kilohertz.

grimpereau des bois ritournelles et cris à 7000 hertz, ambiance forestière Bois de Molèdes 08 05 2023 7h14
grimpereau des bois, cris territoriaux groupés par 3, 4 ,5, rarement 2 ou 6, ambiance forestière, notamment mésange noire, envol de pic noir vers la fin Bois de Molèdes 08 05 2023 à 6h29. (voir sonagramme ci-dessous)
série de cris de grimpereau des bois, ritournelle à 8’35 au sommet d’un hêtre, divers oiseaux dont pic noir, mésange noire, rouge-gorge, grive musicienne, fauvette tête noire… Bois de Molèdes 08 05 2023 à 6h41

Mais enfin, dites-nous pourquoi les grimpe-hauts jamais ne redescendent bien bas ?

Il faut d’abord se rendre compte que contrairement aux sittelles, les grimpereaux n’ont pas une morphologie qui leur permet de redescendre, facilement d’un arbre, tête en bas.

Leur bec recourbé, ainsi que la disposition et la longueur des ongles rendraient un tel déplacement scabreux, en tout cas peu commode. Leur queue en outre, aux rectrices rigides leur sert, avons-nous dit, à se caler sur le support, tronc, mur où ils tiennent à l’arrêt aussi bien lorsqu’ils s’appuient entre deux petits sauts d’à peine quelques centimètres. L’utiliser ainsi pour descendre des pentes au pourcentage vertigineux s’avérerait des plus périlleux.

Ainsi, les grimpereaux ont adopté un comportement contraint pour le moins étrange. Arrivés à une certaine hauteur, qui varie selon leur recherche permanente de nourriture, plutôt que de redescendre, ils quittent l’arbre où ils se trouvent au moyen d’un vol direct, et onduleux jusqu’à la base de l’arbre suivant. Le stratagème se fait d’une traite, aussi bien que par le truchement d’un détour inopiné, sans jamais se poser au sol. Le manège, pouvant se réduire à simplement passer d’une branche à l’autre, se répète des centaines de fois dans la même journée.

C’est la raison pour laquelle les grimpereaux ne redescendent jamais bien bas, car vous le savez désormais, ils ont rendez-vous au plus haut sommet, inspectant au passage la moindre crevasse, en quête d’une collation d’appétissants vermisseaux !

L’histoire est belle !

Pour autant, se résume t-elle à une vie d’agapes dans les arbres ?

En fait, l’histoire est belle parce qu’elle raconte, non seulement des stratégies adaptatives à un milieu donné, mais aussi et surtout, parce qu’elle suggère le lien étroit existant entre l’arbre, et à fortiori la forêt, cet écosystème majeur, et ses divers hôtes qui en dépendent.

On ne rappellera jamais assez que pour que se maintienne, dans de bonnes conditions, un équilibre écologique indispensable à la vie, il est absolument nécessaire que l’interdépendance entre l’habitat et ses habitants soit préservée.

La forêt, modèle d’interactions symbiotiques, est sans nul doute l’une des clefs du salut de l’humanité. Pour autant qu’elle ne fasse pas l’objet d’une exploitation effrénée et qu’elle puisse garder « tranquilles » moult arpents d’un territoire sauvage inviolé.

Denis Wagenmann, le Puech le 11 02 2024


Prolongements :

La famille des grimpereaux, aussi étrange que cela puisse paraître, n’a fait l’objet d’aucune monographie spécialement dédiée.

Cependant, Paul Géroudet avec ses « Passereaux d’Europe » tome 2 leur a consacré un (trop) court chapitre. Editions Delachaux et Niestlé

Pour qui veut écouter des variantes de leur chant, nous conseillons de consulter l’excellent coffret de 5 CD réunis sous la forme d’une clef USB, dans la collection de la Sonothèque du Museum « Oiseaux de France » sous la direction de Fernand Deroussen et Frédéric Jiguet.

Enfin, Stanislaw Wroza a publié des « Chants et cris d’oiseaux » comprenant 2000 sons accessibles par QR code aux éditions Delachaux et Niestlé


chêne d’Amérique (Arborétum du château de Keravéon à Erdeven Morbihan, juillet 2022)

« Grossière méprise !

le grimpereau des jardins

habite les bois »

merci à Gabi Calaca, pour avoir accepté d’illustrer notre article de ce joli dessin de grimpereau des jardins

2 commentaires

    • Denis Wagenmann

      Un conseil: pour se rapprocher de l’oiseau, personnellement, je prends micro, appareil photo ou paire de jumelles. Si vraiment, on tient à grimper dans l’arbre, mieux vaut tendre alors un hamac et attendre… attention toutefois à ne pas s’endormir ou basculer dans les airs !

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