« Une Couronne pour deux Rois »

L’histoire du monde, à travers les siècles, fut foulée par le passage retentissant de monarques plus sanguinaires les uns que les autres et plus déterminés que jamais à étendre leur royaume par-delà les frontières et les océans ; qu’ils vinssent de Macédoine, de Rome, d’Asie centrale ou d’autres contrées, ils mirent à genoux les peuples qu’ils vassalisèrent, sans se douter qu’ils allaient participer, à l’essor et au croisement de cultures millénaires, fût-ce au prix d’incalculables souffrances.
Leur unique rêve : conquérir le monde, non sans avoir au passage piétiné les droits coutumiers, asservi la justice et les croyances pour établir sans partage leur trône égotique au firmament !
Il en est un pourtant, des plus singuliers, tel un monarque parmi les monarques, huppé qui plus est, à avoir imposé son règne au plus haut du ciel sans avoir asséné un seul coup d’épée ou tiré le moindre coup de canon.
Il est le plus couronné d’entre tous, car le seul à avoir jeté les bases d’un empire pacifié, empreint de légèreté et d’une efficiente discrétion ; des qualités qui sont la marque des plus grands.
Le naturaliste français Buffon en son temps adouba son titre royal, car disait-il : « Son titre est évident ; il est roi, puisque la Nature lui a donné une couronne, et le diminutif ne convient à aucun autre de nos oiseaux d’Europe autant qu’à celui-ci, puisqu’ il est le plus petit de tous. » (Histoire naturelle, 1749-1789)

Au XVIIIè siècle, le naturaliste suédois Linné, tout à la gloire de son sujet d’étude, éleva à son tour au rang le plus haut le plus petit passereau d’Europe qu’il avait appelé initialement motacilla regulus en raison d’incessants mouvements ( mota ) d’ailes et de queue. En l’an 1758, il décrivit le roitelet huppé, puisqu’il s’agit de lui en langage vernaculaire, et le nomma regulus regulus « le roi des rois » !
On peut se demander quelle est la justification majeure de sa célébrité, au détriment d’ailleurs de son confrère non moins distingué, le roitelet à triple bandeau (regulus ignicapilla littéralement à tête de feu »).

A peu près à la même période, les frères Jacob et Wilhelm Grimm, dans l’un de leurs contes merveilleux, reconnaissant que les oiseaux avaient tout comme les hommes, un langage, leur conférèrent le droit d’élire un roi, parce qu’écrivirent-ils : « les oiseaux ne voulaient plus vivre sans maître » !
Voilà bien un paradoxe que la modernité n’a toujours pas fini d’élucider : au pays des libertés, les présidents démocratiquement élus n’ont-ils pas, les uns après les autres, succombé peu ou prou à l’exercice d’un pouvoir aux relents monarchiques ?
La réponse étant peut-être dans la question : qui, en effet, peut espérer être libre sans qu’il pense par lui-même ? Faut-il encore et toujours sans remettre dans les décisions de sa vie à quelque intelligence générative ou au premier « qui la ramène », aussi promettant soit-il ?
Les frères Grimm l’avaient bien compris : des siècles de domination ont soumis les esprits courbés à vouloir un dieu inventé de toutes pièces à leur image, un maître, un contre-maître, un chef, un sous-chef, lequel ne va pas sans son sous-fifre comme si un fifre ne suffisait pas !
Qui n’a jamais eu affaire à un supérieur hiérarchique – infatué jusqu’au ridicule – ne sait pas la chance qu’il a eu ! On peut juste se demander sous quelle étoile sombre un cerveau a pu imaginer l’affreux binôme dont d’analyse sémantique ne souffre d’aucune équivoque. Aussi monstrueux soit-il, un harceleur n’est rien sans un souffre-douleur ! Apprenez pour vous prémunir de ses tourments que « la cruauté des tyrans ne tend qu’à se faire craindre » (Saint Augustin « Confessions »). Malheur au récalcitrant qui ose remettre en question la décision du guide suprême !
Les êtres humains choisissent leurs suppôts par bassesse ou ignorance, par idolâtrie ou fainéantise ; car penser demande un certain effort, qui a le caractère de l’intransigeance et du courage, mais c’est le doux prix à payer pour délier les nœuds gordiens de l’esclavage mental.
Dans l’histoire des frères Grimm, l’apparente faiblesse du roitelet n’est pas un obstacle, tout au contraire, c’est même peut-être elle qui fait sa force.
Tout naturaliste sait que la nature, chez ses sujets, a développé des stratégies d’adaptation aux contraintes environnementales les plus sévères. Les infatigables roitelets doivent leur survie au fait qu’ils occupent une niche écologique sans concurrence ou presque, la strate supérieure forestière, qui leur permet d’assurer leur subsistance.
Leur petitesse les sauve du prédateur, si ce n’est peut-être des serres de la chevêchette-, et les conduit dans leur quête de nourriture dans des endroits inaccessibles aux autres oiseaux. Le danger majeur qui menace leur habitat est la coupe rase inconsidérée. Mais ce que les roitelets redoutent par-dessus tout, c’est l’œuvre du froid qui décime leur population, quand de longues nuits par trop basses températures stupéfient les arbres dans un écrin de glace…

Lorsqu’il parcourt les frondaisons de ses forêts palatales, inspectant dans sa magnanimité légendaire qui chaque aiguille, qui chaque brindille, le roitelet fait montre d’un empressement à nul autre pareil.
Etre ainsi attentionné à chacune des parcelles de son territoire arboré, est la preuve d’un souverain soucieux d’être au plus près de ses administrés, auxquels il prélève, il faut bien vivre, quelques menus tributs. Parmi les mets au menu du roitelet qu’il soit huppé ou à triple bandeau, on relève toutes sortes d’insectes ailés, plus minuscules les uns que les autres, qu’il capture dans les ramilles une à une explorées.

Il a établi son royaume dans les conifères, les sapins et épicéas ayant sa préférence- ; sans cependant mépriser les feuillus, en particulier l’hiver où on le voit s’activer sans compter, allant jusqu’à s’abaisser au sol, à la recherche de collemboles, de larves et autres avortons. La chasse aux œufs d’insectes est son sport préféré : glanée sous les feuilles ou dans le plus impénétrable des recoins, la récolte lui octroie l’apport d’énergie contenue dans le vitellus (réserve de substances nutritives contenue dans l’œuf).

Jamais le roitelet ne défraie la chronique, car il ne lui viendrait en aucun cas l’idée de se mettre en avant ! L’épervier le dédaigne, préférant d’autres mets plus en chair, et l’aigle dupé le protège sous son aile, sans même sans apercevoir.
Mais ce qui est rare – n’en soufflez-pas un mot – c’est que jamais, oh ! grand jamais, dans les arcanes du pouvoir, il n’oserait plumer l’un de ses sujets.
N’est pas là une grande réforme que de laisser les plus petits prospérer et de permettre aux besogneux d’accéder à la plus belle des richesses, celle que confère la liberté de l’air ?
Qui plus est, notre roi qui – faut-il le préciser – ne demandait aucun honneur, est musicien à ses heures et, en bon souverain éclairé, promeut la création artistique à l’autel de la nature, son théâtre. Sans le vexer, son chant émeut plus qu’il n’impressionne son auditoire. Normal : dans l’intimité du feuillage, il préfère le friselis à peine audible, aux éclats de voix bavardes. Sa modeste strophe formée d’une seule note répétée, telle une lente ondulation, titille le haut du spectre. Elle n’est pas d’allure pressée, se concluant juste par une sorte de ritournelle jouée « forte », comme une décoration baroque. Cela suffit à notre bonheur et sans doute à celui de sa reine. Pour « l’amour de sa (courte) vie », que ne ferait-il pas ? Le temps peut bien filer, à l’émotion qui l’ébranle, le roitelet jamais ne se refuse !
Y a -t-il offrande plus belle que « d’ouvrir son coeur à sa voix, comme s’ouvrent les fleurs aux baisers de l’aurore » ? ( « Mon coeur s’ouvre à ta voix » texte de Ferdinand Lemaire librettiste pour l’opéra Samson et Dalila de Camille Saint-Saëns).
Ah que ne donnerions-nous pas, dans le secret couvert des ramilles, pour assister aux noces édéniques du couple royal ?

Les cris de communication des plus petits oiseaux d’Europe, de contact ou d’appel se perdent dans le murmure d’une brise ; et il faut être attentif et tendre l’oreille pour percevoir leur présence.
Il leur arrive parfois, et il faut quelque chance pour surprendre leurs échanges, de dialoguer avec plus de force qu’à l’accoutumée, qu’il s’agisse d’une conversation dans l’intimité du couple, quand le mâle – paradant – exhibe sa huppe enflammée ou lors d’une rencontre inopinée avec un roitelet triple bandeau.
Car l’une et l’autre espèce peuvent se croiser sur un site commun partagé ou lors de déplacements migratoires les amenant à se côtoyer.
En pareilles situations, il peut s’ensuivre alors des échanges soutenus qui interpellent l’oreille humaine. Celle-ci tout affûtée soit-elle, entend mais ne peut traduire une langue dont la signification profonde nous échappe pour l’essentiel.

Un jour pourtant, parcourant les bois de la Pinatelle dans le Cantal, nous avons pu assister, au chant d’un roitelet huppé, d’une ferveur à laquelle – venant de sa part- nous n’étions pas accoutumé. Aujourd’hui encore, le souvenir de sa performance vocale bien que répétitive, à la limite de l’ivresse incantatoire, reste vive.
Notre chanteur, juché dans un pin sylvestre de modeste taille, s’époumona durant plus d’une heure quasiment sans interruption, avec une intensité palpitante inhabituelle.
Par chance, nous avons enregistré ce qui nous semble relever de la nature de l’obsécration dont le sens littéral est une supplique instante.
Il semble admis, en effet, qu’un oiseau portant la sérénade jusqu’ à épuisement, ou presque est le fait d’un individu « célibataire », n’ayant trouvé « l’âme sœur » et dont les pulsions sexuelles, liées à la nécessité vitale de reproduction, seraient exacerbées par l’absence d’un partenaire tout autant qu’en présence d’un concurrent.
La science nous apprend du reste qu’une femelle choisirait de préférence un mâle « doué » plutôt qu’un médiocre car cela signifierait que l’heureux élu posséderait des capacités immunitaires, acquises au cours de son développement biologique, supérieures au second.
Entendez par « mâle doué », l’aptitude de celui-ci à varier les motifs de son chant – à le complexifier – et l’endurance insistante propre à susciter l’intérêt d’une femelle plus encline à s’accoupler avec un géniteur se signalant par des performances vocales « hors du commun ».
Précisons également que chanter pour un passereau relèverait essentiellement de l’apprentissage, et ne proviendrait pas, si l’on excepte les cris de communication, de caractères innés ; or s’appuyant sur un organe phonatoire des plus sophistiqués, le syrinx, certains passereaux sont capables d’accroître leur répertoire durant toute leur vie en l’enrichissant de nouveaux motifs, à l’écoute de leurs rivaux ou au contact d’autres espèces.
Ce n’est qu’une explication parmi d’autres, l’esprit voulant comprendre veut apposer de son sceau la marque de la connaissance.
Mais qu’en est-il vraiment ? Plusieurs autres hypothèses sont toutes aussi valables, à commencer par celle qui consiste à penser qu’une telle psalmodie s’adressait à la femelle en sa présence, peut-être en train de couver, pour la stimuler en quelque sorte. Excluons cependant, cette conjecture, car il est avéré que les mâles cessent temporairement de chanter ou se montrent vocalement moins à leur avantage, pendant la période de la couvaison, pour éviter de mettre celle-ci en danger.
Ou alors hypothèse plus plausible : les petits étant nés, il fallait imprégner durablement leurs neurones encore tendres de la signature vocale de l’espèce, et tant qu’à faire de celle du père. Il se trouve qu’il n’y avait pas à priori de juvéniles dans les parages, et que la nature du chant, son intensité et son insistance incitent à penser que son pourquoi était ailleurs.
Nous doutons également qu’il put s’agir d’un chant de rivalité, car il n’y avait pas d’autre mâle chanteur à proximité immédiate.
Parfois, il nous est arrivé de constater qu’un passereau se remit à chanter avec ardeur, suite à une destruction accidentelle du nid pourvu de ses œufs, par le vent emporté, ou bien à l’issue d’ensilages toujours plus précoces d’année en année, avalant les nids au sol posés.
Cette dernière occurrence ne pouvant s’appliquer dans le cas des roitelets qui nichent à quelque hauteur dans les franges des conifères ou dans quelque cache feuillue.
Notons, et ceci a son importance – que cette longue mélopée printanière a eu lieu à l’aurore au moment crucial où tous les oiseaux chanteurs, en réponse à d’incoercibles stimuli déclencheurs, célèbrent – extatiques – le lever du jour.
Parfois, le chorus est d’une grande force, et à l’aune de la nuit qui s’effiloche d’une beauté mystérieuse. Chaque voix qui le compose se mêlant progressivement à l’autre se confond dans une « prière » collective immense, comme une houle de sons immobiles que soulève, saisie d’intenses frémissements, une unique poitrine au cœur ardent.

Gaston Bachelard dans son ouvrage « l’eau et les rêves » voit « dans les signes précurseurs de la pluie un désir végétal » appelant celle-ci.
Or, à un certain moment qui correspond avons-nous dit à l’aurore, au plus fort du printemps, après que les plantes ont crû de longs mois durant aspirant dans leurs fibres au retour de la lumière bienfaisante, voici les passereaux chanteurs investis du pouvoir de chanter qui célèbrent l’avènement solaire comme il se doit.
Se pourrait-il que l’astre du jour interrompit son ascension s’il advenait que les oiseaux cessassent de chanter ?
Ces concerts d’oiseaux matinaux sont, parmi les choses les plus belles que la nature nous a donné d’entendre, ce qu’il y a de plus intensément vrai. Car, sur la scène du levant, nulle pensée tordue n’a cours, nul mensonge n’a pas droit de cité.
Quelques jours plus tôt, en un autre lieu, nous assistâmes à la même effusion « sacrée » dont voici un court extrait :
Les sons des passereaux chanteurs, c’est un fait, sont en termes de hauteurs – on parlera plus volontiers de fréquences – et de rythmes de même nature que ceux employés par les musiciens dans leurs compositions. Le propre de l’art étant la subjectivité créatrice, le mélange des sons et de leurs timbres respectifs, qu’il soit fait de façon aléatoire ou savamment orchestré, crée un paysage sonore dont les dimensions à la fois verticale et horizontale dessinent respectivement l’harmonie et la mélodie de l’œuvre musicale.
Olivier Messiaen a tissé une œuvre gigantesque traversée de multiples chants d’oiseaux qu’il connaissait bien. Il faut écouter son « Réveil des oiseaux », une partition écrite comme une succession d’enluminures aux riches palettes sonores.
En certaines occurrences, la combinaison de ces vocalises jaillissant de « gorges profondes » (le syrinx profondément enchâssé dans la poitrine), active la sublimation des instincts, au-delà du déterminisme inhérent et des fonctions biologiques, dans une forme de dépassement quasi mystique.

Le génie beethovénien a légué à l’humanité l’un de ses plus beaux chefs d’œuvres sous la forme d’un quatuor à cordes dont le mouvement lent est, selon les propres termes du compositeur, « un chant sacré de remerciement à la divinité » (littéralement « ce qui est d’essence divine » (die Gottheit mot féminin formé du substantif Gott suivi du suffixe heit). Ce chant au caractère modal affirmé a les traits d’un choral poignant. Il dépasse l’entendement car se situant aux limites vertigineuses d’un autre monde. Celui de l’indicible.
Au même titre, le chorus avien de l’aurore, toute comparaison gardée, pourrait s’agir d’un hymne à la vie et à la lumière. Peut-être autre chose encore. Aussi, en tant que tel, parce qu’il défie les lois du déterminisme biologique, à tout le moins les questionne, est-il nécessaire pour en saisir ses ressorts cachés de l’écouter soigneusement, en d’autres termes en laissant se répandre dans toutes nos fibres le parfum subtil de l’âme voyageuse, tel Ulysse de retour en sa patrie au terme de moult péripéties.
Nulle part qu’en nous-mêmes, l’ailleurs n’est jamais bien loin. Ce pays de l’imaginaire, ancré dans sa mémoire corporelle, l’oiseau migrateur le possède au bout des rémiges, lui qui, pour se rendre à des milliers de kilomètres, a dans ses gênes la carte parfaitement détaillée du monde.
L’oiseau en nous se révèle être un puissant symbole ; en voici ses contours : par ses ailes et son vol, il nous ramène au pays de toujours qui n’existe peut-être que dans les rêves, attendant seulement que nous ouvrions nos ailes à notre tour pour le rendre réel ; par son chant, et son cri intense qui provient de la nuit des temps, il nous ouvre la voie vers l’indicible qu’il nous arrive parfois de bredouiller avec quelques rimes d’amour ; par ses délicates danses nuptiales encore, il nous invite à esquisser un pas de deux, à la rencontre de l’aimée, juste en l’effleurant – oh à peine – avant que nous sautions de joie, tête rejetée en arrière, pour quelques centimètres dans le ciel ; par son infinie beauté enfin, il nous dépeint un avenir que nous pourrions rendre à son image, qu’il ne tient qu’à nous de désirer.

Dans le concert des oiseaux, chaque voix trouve à s’exprimer dans une composition harmonique où le répertoire de l’individu rime avec l’aléatoire du temps et de l’acoustique du lieu. Là s’y déroule une performance sans cesse renouvelée. Jamais le chant un oiseau ne sera tout à fait le même, jamais l’émotion ressentie à son écoute n’aura d’équivalent une fois sur l’autre.
L’inouï, si l’on ramène à la taille de son cerveau, véritable condensé d’intelligence à l’état pur, est qu’un roitelet de 5 grammes est non seulement capable d’émotion – cela n’a rien d’étonnant venant d’un être sensible – mais est également capable d’émouvoir un cerveau humain.
Or cette révélation quand elle arrive n’en est pas vraiment une, car l’on sait aujourd’hui, d’après des études portant sur le séquençage du génome de certains oiseaux, que nous partageons avec eux un certain nombre de gênes en commun, en particulier ceux qui sont spécialisés dans l’apprentissage des sons.
Mais que disent ces sons ? Ils disent peut-être ce qui relie l’oiseau à l’humain, dans ce qu’ils ont de plus extraordinaire, autrement dit dans cette capacité que l’un et l’autre ont en commun, celle de nous « envoyer en l’air » – d’aucuns diraient au ciel ! hors des contingences du temps, à l’instar de la musique qui dans certains cas nous élève dans cet espace radieux que les physiciens décrivent comme un état d’impesanteur, où à une certaine vitesse l’on ne ressent plus le poids du corps, qui n’est pas l’absence de poids.
Lorsqu’on écoute un chant paroxystique d’oiseau, il nous semble entendre un corps libéré de toute contrainte physique, seulement consacré à la perfection de son art. Il en va sans doute de même quand un manchot empereur ou d’une autre espèce, plutôt emprunté sur la banquise, une fois qu’il a regagné l’élément liquide devient irrésistible, ne faisant plus qu’un avec son élément. Nous suspectons que les milans, les condors et autres grands planeurs ont la même absence de ressenti dans l’élément air sur lequel ils surfent avec une facilité confondante. Mais que l’oiseau soit virtuose de ses ailes, comme le faucon ou l’élanion blanc, et vous le voyez qui se laisse tomber en chute libre avec une précision millimétrique incroyable. Et que dire des martinets qui filent à une vitesse déconcertante ? Ils ne sont pas loin à franchir le mur du son ! Cela sans aucun bruit, hormis celui du frou-frou de leur plumage fendant les airs et celui des klaxons qui semblent, dans les embouteillages urbains, les acclamer.
L’humain, n’ayant de rival à sa hauteur que son miroir, n’est pas en reste. Ses records relèvent plus de l’exploit que du naturel spontané. Pourtant qu’il soit plongeur se prenant pour une anguille, danseur-étoile, perchiste frisant les sommets, voltigeur « libre de rien » ou marathonien au bout de l’effort, dans un acharnement sur soi entraîné, le voilà extrait de lui-même, propulsé dans un état second, celui d’une dimension hors norme ne manquant pas de panache.
Il revient enfin au génie de certains compositeurs – immortels bienfaiteurs – et à leurs interprètes inspirés de créer l’illusion de nous ouvrir au plus intime de nous-mêmes, en ce que nous avons de meilleur lorsque à l’écoute de leurs chefs d’œuvres nous nous élevons jusqu’aux nues.
Plus prosaïquement, une marche en montagne, quand le pas se fait léger et épouse le revêtement rocheux « en se laissant porter » suffit à rendre, de façon éphémère, à notre corps et par contagion à notre esprit, un peu de liberté intrinsèque. Car l’un et l’autre sont liés par un pacte d’intelligence, comme un voilier n’est rien sans celui qui le mène avec tact au milieu des lames imprévisibles.
Se pourrait-il qu’un jour la physique démontre que cet état d’impesanteur puisse se trouver un pied devant l’autre, nez au vent, dans quelque interstice du champ gravitationnel terrestre ?
Un état moléculaire dont la clef pour l’atteindre serait, paradoxalement, dans un apprentissage inné à ne pas résister à l’effort ou à la contrainte physique… Voyez le chamois ou le bouquetin dès son plus jeune âge, rivé à la paroi comme si de rien n’était, qui s’amuse du vertige de la verticalité ; son aplomb nous faisant accroire que c’est la montagne qui penche !

Tout menus soient-ils, les roitelets huppés ou à triple bandeau ne manquent pas de caractère ni d’audace. Ils ne souffrent pas qu’on les croit oisons car Ils ont appris – c’est moindre mal – à partager leur domaine en bonne harmonie.
En moyenne montagne, il n’est pas rare de rencontrer les deux espèces dans le même bois, pour autant que ceux-ci soient composés d’essences mixtes leur convenant à tous les deux. Mais les contours de leur royaume qu’ils connaissent sur le bout des tarses sont mouvants, sauf à la période de nidification où là il convient de respecter les limites d’usage en pareille situation. Malgré tout, il arrive qu’ils se croisent ; ce qui peut déclencher l’ire de l’un ou de l’autre. Le plus souvent, tout rentre dans l’ordre au terme d’explications circonstanciées et de débats enflammés à l’image de leurs huppes respectives dressées.
Un jour que nous diffusions le chant d’un roitelet huppé, confortablement installé sous un grand sapin douglas, je vis arriver dare-dare un triple bandeau courroucé qui, à n’en pas douter comptait en découdre avec l’intrus… car bien décidé manu militari à le congédier !
Cet incident sans autre gravité que l’excitation produite prouve que ces deux espèces de roitelets ne sont pas si éloignées l’une de l’autre et sont donc capables comme nous l’avons perçu dans l’enregistrement précédent de comprendre leurs intentions respectives. Il y a selon nous tout un pan encore méconnu concernant l’étude des communications animales, en particulier aviennes, et que dire des échanges entre chiroptères, que les relevés rationnels d’inventaires d’espèces, aussi intéressants soient-ils ne peuvent rendre compte à leur juste valeur.

Mais d’où vient que la nature ait pu consacrer deux rois ? Se pourrait-il qu’ils aient eu, comme tant d’autres oiseaux un ancêtre commun aujourd’hui disparu ?
Sans remonter aux archosauriens considérés désormais comme les ancêtres communs des oiseaux, des crocodiles et des dinosaures, l’origine des oiseaux « modernes » provient d’une période située après l’extinction des dinosaures, il y a 66 millions d’années ; cette période a vu l’émergence d’une grande diversité avienne…
Le parent le plus proche des roitelets, aux traits morphologiques similaires à d’autres espèces comme les pouillots – voyez la ressemblance frappante avec une espèce comme le pouillot de Pallas (Phylloscopus proregulus) – a pu disparaître lors de la dernière glaciation qui s’est terminée il y a environ 21000 ans (selon les sources les dates peuvent varier).
Cette longue période de plus de 100 000 ans, appelée glaciation de Würm, a profondément modifié les écosystèmes obligeant les espèces vivantes, végétales et animales, l’homme de Néandertal compris, qui s’y trouvaient à s’adapter, par exemple pour les animaux en migrant vers des régions où les températures étaient plus favorables. Il est probable que, sur un si long temps, de nouveaux taxons sont peu à peu apparus, étant simplement des variations d’une souche commune disparue. Il en fut de même pour les végétaux qui se sont « déplacés » graine après graine. Et quand eut lieu quelque réchauffement propice du climat, avec pour conséquence un remodelage complet des paysages continentaux et côtiers, la hausse du niveau des océans affectant ces derniers, un mouvement inverse s’opéra : les espèces « nouvelles », celles-là mêmes à quelques différences morphologiques près que l’on connaît aujourd’hui, remontèrent alors pour occuper les espaces libérés de la gangue glaciaire qui recouvrait jusqu’alors une grande partie de l’hémisphère nord. Seules les hautes montagnes et évidemment les calottes polaires conservèrent peu ou prou leurs glaciers que l’on sait désormais rudement mis à mal par l’actuel réchauffement climatique.

La voix du roitelet triple bandeau, toute mesure gardée, est plus forte que celle du huppé. Elle peut dominer d’autres cris d’oiseaux plus corpulents ou quand il alarme à la vue d’un prédateur. En revanche, son chant formé d’une seule note répétée, à l’instar de son compère, mais plus resserrée, est une sorte de « monostiche » susurré. Il s’accélère un peu à la fin en montant légèrement jusqu’à 9000hz. Il n’est pas rare de détecter la présence d’un roitelet huppé ou triple bandeau uniquement à son chant alors qu’ils sont dissimulés dans la verdure. Les cris fins de l’un et de l’autre roitelet sont plus difficilement identifiables car se confondant.

Les roitelets ne sont pas les seuls oiseaux à arborer, parfois sous des formes les plus extravagantes les unes que les autres – voyez le cimier de la grue couronnée – des coiffes chatoyantes. Celles-ci remplissent des fonctions diverses qui vont de l’intimidation entre mâles à la séduction des femelles.
Etre beau, autrement dit être attirant pour un mâle, est une des conditions à remplir pour être choisi, au même titre que bien chanter. Il faut savoir se montrer au moment opportun, et parader si nécessaire pour s’imposer au milieu d’autres prétendants.
Ces comportements les mettant en valeur ne sont pas sans inconvénients puisque dans leurs ébats les mâles non seulement se signalent à une partenaire, mais signent également leur présence au carnassier aux aguets. Communiquer pour exister est tout un art ; mais gare à l’imprudent qui prend le risque d’épater la galerie.
Les roitelets, voletant dans la canopée, savent se faire entendre sans se faire voir. Qui plus est, savent se reconnaître : le huppé et le triple bandeau partagent la même calotte noire ceignant une crête apicale jaune orangée. Visuellement, c’est surtout par l’absence de sourcil blanc que le premier de prime abord se distingue du second.
Cette calotte « ignée », qui s’enflamme en se dressant, a excité l’imaginaire des hommes au point que ceux-ci attribuèrent métaphoriquement au roitelet son statut royal qui, à nos yeux représente la plus haute distinction morale de justice et de bienveillante vertu, des qualités qu’il serait vain de chercher dans la caste corrompue de beaucoup de dirigeants de ce monde, plus enclins à servir leurs intérêts financiers que les peuples eux-mêmes qui les ont élus.
Le roitelet triple bandeau est fier et a raison de l’être. Le Puech Cantal le 25 mars 2024

Las des marquis de pacotille, des superbes se poussant du col, des suffisants se disputant le pouvoir à chaque nouvelle élection, il nous arrive que l’on se prenne à rêver, pour notre pays, d’une gouvernance tournante de sages-penseurs dont la collégialité, à l’instar de qui se fait dans la communauté des roitelets, se ferait entendre sans se faire le moins du monde remarquer…
Denis Wagenmann, le Puech 29 décembre 2025

Propositions d’écoute :
- Olivier Messiaen : « le Réveil des Oiseaux », couplé avec « les sept Hakaï » dans l’interprétation particulièrement ciselée de Pierre Boulez dirigeant l’orchestre de Cleveland, en compagnie du pianiste Pierre-Laurent Aimard. Prise de son somptueuse. (DG)
- Ludwig van Beethoven / les Quatuors à cordes, en particulier les derniers. Il existe une myriade d’interprétations ; celle du Quatuor Vegh, remporte notre suffrage. (Music and arts)
- Maurice Ravel : « Daphnis et Chloé », ballet et suites d’orchestre ; nous évoquons cette oeuvre pour le sublime lever de soleil qu’il renferme (au début de la troisième séquence du ballet), d’un raffinement et d’une sensualité sonores exceptionnels.
- Jean Sibelius a aussi composé un superbe lever de soleil nordique qui se lève au terme d’une chevauchée nocturne haletante. A écouter notamment dans la très belle version de Jukka-Pekka Saraste à la tête de l’orchestre symphonique de Toronto (Finlandia)
- Parmi les concerts d’oiseaux au lever du jour publiés par les éditions Frémeaux et associés, il nous plaît de citer ceux de Jean Roché (Aubes de France, d’Europe, d’Amérique, d’Asie…) et ceux de Bernard Fort (Le Matin des Oiseaux, Forêts et Montagnes Corses …)
Propositions de lecture :
- Barbara Ballentine et Jeremy Hyman : « L’art de communiquer chez les oiseaux » (Editions Quae)
- Marc Duquet : « Sexe et séduction chez les oiseaux » (Editions Delachaux et Niestlé)
- Armando Gariboldi et Andrea Ambroglio : « le comportement des oiseaux d’Europe » (Editions Salamandre)

