« Le Murmure des poissons volants du Nord »

Mais que signifie donc ce titre énigmatique du « murmure des poissons volants du Nord ? »
Décembre 2025, les gorges de l’Alagnon exhalent un murmure passager qui n’est pas celui des flots ronflants du cours d’eau torrentueux. Bien que gonflées par les pluies ininterrompues qui ne cesseront de tomber au fil des dépressions tempétueuses de cet hiver, les eaux sourdes cèdent le pas à des bancs de « poissons volants du Nord ».
Une heure environ avant le coucher du soleil, ils arrivent à tire d’ailes du fond de la vallée par vagues successives, à grande vitesse. Ce sont d’abord quelques dizaines d’individus, puis très vite des centaines jusqu’à former des groupes comportant en leur sein des milliers de paires de rémiges battant pavillon du Nord ; comprenez de de la Scandinavie !
Tels des poissons formant banc, les pinsons de l’espèce fringilla montifringilla puisque c’est d’eux qu’il s’agit, rejoignent innombrables leur dortoir pour y passer la nuit, perchés dans les sapins pectinés et autres variétés de conifères ainsi que dans les hêtres.
Leur vol, parfaitement synchronisé quand ils se posent, ressemble à s’y méprendre à celui des petits poissons pélagiques, dont la particularité est de se nourrir de plancton en banc. Une stratégie de mouvement collectif destinée à déconcerter les prédateurs carnassiers.
Brian Partrige dans un dossier paru dans la revue « Pour la science » en 2002, dit au sujet des évolutions synchronisées des bancs de poissons « qu’on l’impression d’une commande intentionnelle et centralisée ».
En est-il de même pour certains groupes d’oiseaux dont le vol collectif nous fascine tant par son efficacité que par son esthétisme, comme celui des étourneaux qu’on appelle « murmure » ou comme dans ce qui nous occupe maintenant celui des pinsons du Nord ?
Se pourrait-t-il alors qu’il existât dans un tel corps d’oiseaux une « intelligence corporelle unique » capable de décider instantanément avec une précision d’horloger des choix à prendre pour le bien de tous ?
Durant leur trajet qui les mène jusqu’à leur gîte nocturne, les pinsons se déplacent en groupes lâches, se succédant sans discontinuer, quitte à ce que l’écharpe formée de milliers de mailles d’individus s’effiloche pendant plusieurs minutes qui semblent interminables. Ce n’est qu’au moment de se poser qu’ils adoptent ce mode resserré en un banc tournant impressionnant. Cette manière de voler, qui laisse à peine le temps d’arriver aux derniers de la troupe, provient de la contrainte du milieu forestier étroit dans lequel ils évoluent avant de s’abattre subitement dans les arbres. Certains vont directement dans les sapins, d’autres dans les hêtres sans autre dessein que de se poser. Ce n’est qu’au bout de plusieurs minutes, en tout état de cause avant la nuit noire, que ceux-là rejoindront les conifères alentour plus sécurisants sans doute que le houppier des hêtres effeuillés.
Dans la journée, les pinsons du Nord se rendent dans les hêtraies où ils se nourrissent de faînes tombées au sol, leur principal aliment de subsistance pendant l’hiver ; ces lieux de gagnage peuvent être distants de plusieurs dizaines de kilomètres.
Bien que l’on puisse en voir ici ou là durant la mauvaise saison, notamment en hôte de nos mangeoires, ce n’est qu’au prix de deux facteurs essentiels que des irruptions en quantité phénoménale de pinsons du Nord ont lieu sous nos latitudes.

Le premier facteur est celui d’un enneigement hivernal conséquent qui dans le Nord de l’Europe pousse certaines années une grande partie des pinsons et d’autre espèces à migrer au-delà de leurs aires de reproduction à des milliers de kilomètres.
Le second, corrélé au premier, est dans les contrées qui les accueillent, la présence en quantité suffisante surtout de faînes dont les pinsons du Nord sont friands.
Un troisième facteur peut expliquer le nombre d’individus s’expatriant temporairement : un taux remarquable de reproduction de l’espèce au printemps précédent.
Ceci dit, chaque année nous observons localement des pinsons du Nord en petit nombre, parfois jusque tardivement au printemps en montagne.

Paul Géroudet, dans ses toujours passionnants « passereaux d’Europe » nous apprend que par le passé les migrations automnales de pinsons du Nord en quantité astronomique de plusieurs millions d’individus, se mêlant qui plus est à celles des pinsons des arbres, vers les contrées du sud de l’Europe n’étaient pas rares pourvu qu’ils trouvassent dans leurs quartiers d’hivers abondance de faînes et autres graines de conifères. Les populations nicheuses des pays nordiques, provenant de Finlande, de Suède ou de Norvège pouvaient certains hivers être renforcées par celles venant de la Russie à la Sibérie.

La description que le célèbre ornithologue suisse nous donne des dortoirs de pinsons du Nord est confondante de similitude avec celui qui situé dans les gorges de l’Alagnon dans le Cantal, non loin de la station du Lioran, défraie la chronique naturaliste locale du moment.
Voici ce qu’il nous dit : « C’est à un des traits les plus singuliers de l’espèce, que cette habitude de former une énorme communauté nocturne dans une forêt abritée du vent et du froid, de préférence dans un vallon. Ce dortoir devient vite le point de ralliement des sociétés errantes jusqu’à 50 km à la ronde ; vers lui convergent le soir des colonnes interminables qui défilent en ordre serré ».
On ne peut mieux dire et c’est exactement ce qui se passe depuis plus d’une dizaine de semaines maintenant dans ce dortoir cantalou situé à mi-pente dans une vallée resserrée, couverte de forêts de grands sapins et de hêtres, et où ni les grands vents, ni le froid intense n’ont guère de prise.
Et effectivement, une heure et demi tout au plus avant le coucher du soleil, débouchent principalement des deux côtés de la vallée en forme de couloir, mais surtout par l’est, les pinsons dont le nombre grossit à vue d’œil à mesure que l’astre du jour décline en passant derrière la montagne.
070226 02 pinsons du Nord arrivée au dortoir la Remise Gorges de l’Alagnon à 17h55
Placé à peu de distance du dortoir, – qu’il était facile de trouver avant que leurs occupants fussent arrivés, en suivant à la trace les fientes qui tapissaient le sol au pied des sapins -, nous ne pouvions manquer le tintamarre assourdissant provenant de la multitude d’oiseaux posés dans les arbres.
070226 02 pinsons du Nord au dortoir la Remise à 18h04.
Quand arrivait une nouvelle bande, c’est comme si les pinsons déjà en place retenaient un bref instant leur souffle avant que leurs congénères ne s’abattissent eux aussi dans les arbres ; puis la clameur reprenait un peu plus fort jusqu’à atteindre l’acmé.
070226 02 pinsons du Nord la Remise à 18h10 (le coucher de soleil ayant eu lieu ce jour-là à 18h06).
Ensuite leurs voix mêlées diminuaient d’intensité, nous pouvions les distinguer individuellement ; quelques minutes plus tard l’extinction des feux sonores se produisit à la nuit tombée. Pourtant on pouvait encore entendre ici ou là quelques grincheux qui se poussaient à qui mieux mieux. N’ayant trouvé place confortable « avec vue sur les montagnes », certains oiseaux cherchant endroit plus calme, consentaient à descendre à mi-hauteur sur une branche inoccupée d’un grand sapin.
Mise à part l’évidente excitation que produit un tel rassemblement, il est possible que s’entendant à grande distance la clameur ait pour fonction d’aider les retardataires et les inexpérimentés revenant d’un lieu de gagnage éloigné à situer précisément l’emplacement du dortoir.
En revanche, nul se sait comment se produit de tels rassemblements hivernaux, est-ce que tous les oiseaux arrivent ensemble ou s’agrègent petit à petit au cours de leur trajet ? Mais comment, venant de si loin, savent-ils où se situe précisément le gîte « quatre étoiles » ?
Quant au moment de rejoindre les contrées septentrionales, est-ce une horloge biologique qui s’active donnant le mot d’ordre de quitter leur fief d’hivernage ?
La durée du jour est, on le sait bien désormais, une des clefs biologiques qui déterminent le comportement des êtres vivants, quelques qu’ils soient !
Géroudet nous dit encore pour autant que les conditions de subsistance soient à nouveau réunies, que ce sont possiblement d’une année sur l’autre les mêmes dortoirs qui sont rejoints. Y a-t-il alors un savoir ancestral se perpétuant, à tout le moins une transmission mémorielle de celui-ci ?
Que raconte cette formidable myriade d’oiseaux exultant ?
Cette comète à l’ample chevelure que pulsent des centaines de milliards de cellules aux ailes de vent rassemblées en un corps radieux dont la queue, telle une rivière s’épanchant dans le ciel, s’étend sur des milliers de kilomètres parcourus du Nord vers Sud, puis du Sud vers le Nord, de tous les côtés des Orients et du Ponant ?
N’est-ce pas là la preuve parfaite d’une connaissance ancestrale, partagée de génération en génération, où l’individu devient le multiple de lui-même, où le multiple est l’unité élargie à l’infini ?
Quel magnifique dessein, oui vraiment ! que de rendre ce qui a été donné, de donner en retour dans un va et vient qui anime les lendemains d’espoir une offrande d’éternité !

Et les Oiseaux appartenant aux arbres, à la cime de laquelle le ciel prend racine, crient haut et fort leur joie communicative. Ainsi l’éloge de leurs retrouvailles porte leurs louanges tels des hymnes papotant à l’oreille du firmament mutique.
C’est alors que se dessine dans le repos de la nuit une onde concentrique apaisée, dont la pulsation unique formée de multitudes de petits cœurs les presse et les rassemble les uns, les autres. S’élargissant aux confins spacieux, elle est chargée d’un message d’espérance : celui qui murmure le retour prochain des pinsons dans leurs contrées chéries du Grand Nord.
L’obscurité s’avançant à grandes enjambées, nous ne savions pas qu’au commencement la Parole à jamais donnée fut à l’origine de l’expansion non seulement de l’Univers mais aussi de tous les être vivants sur cette Terre ; que par-delà le temps mesurable et l’espace visible existent imbriqués d’autres plans à découvrir. Imaginer ces mondes étranges à la physique interconnectée, rêver leurs visages intensément, c’est déjà les rendre réels, c’est leur donner vie.
Denis Wagenmann le Puech le 20 février 2026

Prolongements de lecture :
- Paul Géroudet (évidemment !) : « Les Passereaux d’Europe, volume 2 éditions Delachaux et Niestlé
- André Bossus et François Charron : « Les chants d’oiseaux d’Europe occidentale » p 66 éditions Delachaux et Niestlé