Le guêpier d’Europe : un oiseau d’apparat.

  (meros apiaster du grec meros et de latin apiaster mangeur d’abeilles)

Les guêpiers font partie sans nul doute de ce que la nature chez les oiseaux a fait de plus beau en matière de tenue d’apparat et de plus surprenant en ce qui concerne le comportement.

environs du Puech Cantal le16 08 2025

Ces oiseaux de la famille des méropidés sont grégaires, passant la nuit en dortoir et migrant en groupe. Ils ont la particularité de nicher au fond d’une galerie qu’ils creusent eux-mêmes grâce à deux paires de doigts syndactyles c’est-à-dire ceints à leur base. Ce qui peut sembler une anomalie héréditaire n’en n’est pas une. Il s’agit au contraire d’un atout évolutif qui probablement facilite le travail de déblaiement au moment du forage du terrier.

 La première chose qui vient à l’esprit avant même de les voir, ce sont leurs manifestations vocales à la sonorité roulée qui caractérisent le vol collectif de ces oiseaux migrateurs au sens strict.

spectrogramme de cris roulés de guêpiers en migration le Puech Cantal le 20 septembre 2020

Nous ne pouvons qu’être d’accord avec le naturaliste sud-américain William Henry Hudson quand celui-ci déclare dans son ouvrage intitulé « Un flâneur en Patagonie » que les mots sont insuffisants au sens d’inadéquat pour décrire avec justesse les sons émis par les oiseaux.

Certainement par le fait que ces sons proviennent d’un organe phonatoire le syrinx, qui nous apparaît bien plus complexe que ne sont les cordes vocales humaines.

Certes, nous restons pantois à l’écoute des performances incroyables d’une Cécilia Bartoli qui semble pourvue d’une voix de rossignol. Ecoutez par exemple ses trilles à la découpe chirurgicale dans Vivaldi.

Mais ce qui frappe quand nous écoutons un rossignol ou tout autre passereau chanteur, c’est que son corps habité de trémoussements dans la poitrine est littéralement rempli d’air qu’il avale goulûment, au besoin en l’emmagasinant à volonté aussi longtemps que possible, pendant qu’il actionne les muscles nécessaires à l’acte de chanter. L’artiste bien campé sur ses pattes subjugue son auditoire par d’infinis mélismes en faisant croire qu’il ne respire pas ou si peu.

L’art de chanter, -les artistes lyriques à l’instar des instrumentistes à vent le savent bien, est avant tout un art de respirer.

Cette captation réalisée en Camargue le 7 juillet 2023 laisse entendre la voix des guêpiers parmi les passereaux chanteurs cernant le Mas Saint Germain. L’un d’eux, l’hypolaïs polyglotte s’impose en faisant montre des ses capacités respiratoires d’expert chanteur.

Les guêpiers ne sont pas, – loin s’en faut -, des virtuoses. Mais leurs cris joyeux remplissent le ciel pendant qu’ils se déplacent un peu à la manière des hirondelles rustiques avec lesquelles ils se mêlent parfois.

Même jour, même endroit une riche ambiance avec guêpiers, en compagnie d’ inévitables tourterelles turques et quelques moineaux domestiques. Ici un rossignol comme il se doit en pareil lieu, là des étourneaux siffleurs. Tandis que parmi une kyrielle d’autres passereaux , on entend des chardonnerets, une mésange charbonnière, une huppe, une hirondelle rustique et plus loin des flamants roses bien sûr.

La petite troupe de saltimbanques bariolés tournoie au gré de leur apparente fantaisie, généralement à bonne hauteur car ils se laissent aller sur le dos des ascendances thermiques.

C’est la raison pour laquelle, ils apprécient les heures chaudes de la journée pour entamer leur migration.

En fait, leur vol imprévisible alterne quelques brèves battues rapides avec des planés à l’allure un peu roide.

Quand ils chassent, à partir d’un poste d’affût, les guêpiers à condition que le terrain soit ouvert, sont d’une adresse « diabolique » ; il ne fait pas bon être bourdon, sauterelle ou tout autre insecte chitineux quand les guêpiers font leur pause déjeuner !

environs du Puech Cantal le 16 08 2025
A deux c’est mieux pour dialoguer et surveiller les environs alentours, le 16 août 2025

D’ailleurs, vous l’aurez remarqué leur nom vernaculaire provient du fait qu’ils ont à leur menu, entre autres insectes, des guêpes et des abeilles qu’ils ne craignent pas d’avaler, non sans les avoir, au préalable, prudemment apprêtés. Mais à choisir, les mangeurs d’abeilles sauraient distinguer les faux-bourdons qui n’ont pas de dard aux ouvrières qui en ont un ! Quoi qu’il en soit aucune carapace, pas même la plus coriace, ne résiste au bec puissant des « bee-eater ». Même les libellules font les frais de leur appétit vorace !

Les voir ainsi happer que ce soit au vol toutes sortes d’hyménoptères, frelons compris, et autres diptères, ou au sol les orthoptères malchanceux est un vrai spectacle pour l’observateur qui, à l’instar de ses sujets, ne sait où donner de la tête !

C’est bien un bourdon qui vient de faire les frais du chasseur affamé.

On devine que les juvéniles sont guidés par les adultes expérimentés pendant que l’air porte leurs brèves modulations aux uns comme aux autres. A communiquer ainsi, nul ne se perd de vue !

De loin en loin, ils finissent par disparaître dans l’horizon. On croit alors avoir rêvé.

Mais n’imaginez pas qu’ils ne savent où aller !

Ils ont un cap et n’en dérogerons pas ! Que ce soit en survolant la méditerranée ou plus sûrement en empruntant le Détroit de Gibraltar. Ce haut lieu des migrations aviennes concentre, au cours de leurs déplacements post nuptiaux plusieurs dizaines de milliers de guêpiers, provenant notamment d’Espagne et de France.

Les reprises d’individus bagués nous indiquent que les guêpiers issus de populations nichant en Europe de l’Ouest se rendent majoritairement dans des aires d’hivernage situées en Afrique de l’Ouest (du Sénégal au Nigéria), tandis que ceux nichant en Europe de l’Est se dirigent vers l’Afrique du sud, le Botswana et le Zimbabwe.

Ma première rencontre avec les guêpiers eut lieu lors d’un voyage en Roumanie où ils semblent bien présents ainsi que dans plusieurs pays de l’est européen, mais c’est en Camargue que j’ai pu les observer de façon plus approfondie.

Guêpiers en vol le 19 juin 2020 aux alentours du mas Antonelle Camargue

En France, la Camargue est non seulement une zone de reproduction prisée des guêpiers mais cette région à nulle autre pareille concentre bon nombre d’individus lors de haltes migratoires.

L’espèce en France est, mise à part la région camarguaise, nicheuse sur une large frange méditerranéenne, de la Provence au Languedoc Roussillon ainsi qu’en Corse et dans le couloir rhodanien. Elle se reproduit aussi plus au nord et à l’ouest, semble-t-il à la faveur du réchauffement climatique.

Leur habitat de prédilection se situe, -l’espèce étant thermophile-, à relative basse altitude, en milieu ouvert riche en plantes mellifères attirant moult insectes butineurs, où naturellement les couples formés trouveront nourriture à leur convenance. Les guêpiers sont des oiseaux hypogés comme les martins pêcheurs et les hirondelles de rivage. Ils recherchent donc les cours d’eau à berge sablonneuse, des falaises naturelles ou de carrières, de simples talus pourvu que s’y trouvent des surfaces verticales où, à quelque hauteur, ils pourront percer un terrier. Le mâle commence au bec et avec les pattes le travail de forage d’un boyau pouvant mesurer au final entre un et un mètre cinquante de long environ. Celui-ci conduira au bout de plusieurs jours d’excavation à la chambre de ponte. Il est relayé par la femelle qui une fois l’entreprise de déblaiement terminée pondra au fond de la cavité à même le sol jusqu’à six œufs « frais ».

C’est inopinément au cours de l’une de leur pause « bee-meal » que j’ai eu la chance de les photographier comme jamais auparavant. Au matin du 16 août 2025, je sors ma chienne comme à l’accoutumée pour une courte promenade. Au retour, des cris familiers attirent mon attention. Ce sont ceux d’une petite troupe de guêpiers comme il en passe dans le secteur habituellement à pareille époque.

Je les ai régulièrement observés en petit nombre et plus souvent seulement entendus lors de leur migration post nuptiale, qui a lieu principalement en août et dans la première décade de septembre ; les oiseaux profitant ainsi des ascendances thermiques de la chaleur estivale.

Aspirant à les compter, je saisis une paire de jumelles. Mais Ils sont déjà à quelques centaines de mètres de la maison d’habitation. Et ne sont plus que des points qui se croisent incessamment ; impossible de les énumérer dans le ciel blafard affalé par la canicule.

Contre toute attente, je vois certains d’entre eux venir se poser sur une ligne électrique ; d’autres les rejoignent « sur le champ » et se posent ici ou là. Un mystérieux message est échangé : sous son impulsion, les voilà entamant en ordre dispersé, depuis leurs perchoirs respectifs, une folle partie de chasse.

Me disant alors « qui ne tente rien, n’a rien », je pris la décision de tenter une approche en leur « auguste compagnie ». Je nourrissais, je l’avoue, le secret espoir de subtiliser quelque souvenir de leur passage éphémère…

                                                             Denis Wagenmann, Le Puech le 20 août 2025

une vingtaine de guêpiers en migration le Puech le 10 septembre 2020
Gros plan sur les couvertures alaires, les scapulaires et le manteau
Gros plan sur les rectrices de la queue que l’on constate usées, et sur les rémiges primaires des ailes

prolongements de lecture :

  • Paul Géroudet : Les passereaux d’Europe tome 1 éditions Delachaux et Niestlé
  • Atlas des oiseaux migrateurs tome 2 éditions Biotope
  • William henry Hudson : « un flâneur en Patagonie » éditions Payot

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